Avertissement : Ce roman aborde des thèmes durs comme le deuil, le sexisme, le suicide ou la dépression.
Bonjour à toutes et tous !
Après une pause bimensuelle dictée par des problèmes personnels, j’ai le plaisir d’annoncer mon retour parmi les vivants !
Et quoi de mieux pour des retrouvailles qu’un nouveau format de compte-rendu ? En effet, je n’étais guère satisfait de mon article précédent sur le Cycle de Fondation qui trahissait un manque de maîtrises manifestes des codes du compte-rendu. Dorénavant, mes retours de lecteurs prendront la forme de texte de 1000 à 1500 caractères maximum, sans notes de bas de page pour les ouvrages de fiction. L’objectif est de proposer du contenu régulièrement pour vous sans pour autant me soumettre à un rythme de rédaction insoutenable. Pour le moment, je préfère ne pas me prononcer sur un rythme de publication provisoire ; tout ce que je peux vous dire, c’est que je souhaite atteindre à terme un palier de 3 à 4 comptes-rendus par mois si mes capacités me le permettent. En ce qui concerne les articles analytiques ou exégétiques, ils seront l’objet d’une série à part que j’ai baptisé « Point de vue ».
Les annonces étant faites, parlons donc de ce texte singulier qu’est Into the deep. Singulier puisqu’il s’agit du premier roman d’une autrice au profil peu commun qui invite à voguer entre science et imaginaire. En effet, Sophie Griselle a soutenu sa thèse en égyptologie romaine en novembre 2022 et travaille depuis comme chercheuse postdoctorale pour le CNRS. L’influence de ce parcours scientifique s’est ressentie au cours de ma lecture, au fur et à mesure que les pages me dévoilèrent cet univers né de la plume d’un esprit très curieux. De l’entomologie à l’ethnographie en passant par l’océanographique, de nombreuses disciplines sont représentées dans le roman, témoignant un amour de l’autrice pour la compréhension du vivant et de l’univers. Néanmoins, ce qui rend Into the deep intéressant à mes yeux, c’est que cet amour n’est pas aveugle sur les violences et dérives éthiques du monde scientifique. Nous y reviendrons.
En premier lieu, qu’est-ce que raconte ce roman ? Nous y suivons le jeune Samaël Luzarche, surnommé la plupart du temps Sam, qui est le narrateur et un océanographe brillant commandant une mission d’exploration du CNRS. L’action se déroule dans le Pacifique occidental, au large de l’archipel des Mariannes riveraines de la fosse océanique la plus profonde de la Terre. C’est lors d’une plongée dans les abysses que le scientifique français rencontre une créature marine dont les caractéristiques pourraient remettre en question la conception anthropocentrée du vivant. L’euphorie de cette découverte intensifie des traumatismes latents chez Sam dont l’enfance fut endeuillée par le suicide de sa mère et le mépris de son père, Henri Luzarche, ethnologue de renommée internationale. L’arrivée indésirée de ce dernier, motivée par la nouvelle de la découverte de l’entité, ravive un conflit dont les origines remontent à la disparition mystérieuse des indigènes de l’île de Blackney 27 ans auparavant…
Cette intrigue rattache Into the deep dans le genre de la hard science-fiction (hard SF), ne serait-ce que par le cadre imposé par la diégèse du récit qui prend place dans environnement scientifique contemporain. Cette place prépondérante de la science se vérifie aussi au niveau thématique, les interactions entre les personnages ne cessant d’interroger les limites éthiques à imposer à la quête collective qu’est celle du savoir. Pour ce faire, Sophie Griselle n’hésite pas à mobiliser des archétypes classiques, mais efficaces de la figure de chercheur. Ainsi, Into the deep voit l’affrontement entre une conception éthique de la science porté par l’entomologiste Ophélie Lastolat et une autre cynique et scientiste incarné par Henri Luzarche. Ce tiraillement déontologique et affectif, Ophélie étant la petite amie de Sam, nourrit un dialogue intérieur douloureux pour notre protagoniste qui passe souvent du coq à l’âne. C’est à mon sens une des grandes qualités du personnage même si elle se transformera en faiblesse aux yeux de certain(e)s lecteur-trices…
Pour ma part, j’apprécie cette caractérisation en dépit de certaines longueurs occasionnelles, surtout pour un personnage masculin. Si le dialogue intérieur est un outil d’écriture connu dans certaines niches littéraires, à l’instar de celle des mangas shôjô, ce n’est malheureusement pas souvent le cas dans les productions françaises. Effectivement, la grande force du roman est de dépeindre des personnages mouvants et inconstants, tels les flots du Pacifique qui les entourent. Une qualité qui se vérifie à la fois chez Sam et ses proches. L’évolution de l’attitude d’Ophélie envers la créature est à ce titre intéressante : bien qu’elle défende la dignité de l’habitante des abysses face aux expérimentations criminelles de la mission, une défiance s’installe immédiatement en elle après la révélation des facultés télépathiques de l’entité aquatique. Autant le dire d’emblée, Into the deep n’est pas un roman manichéen malgré la binarité apparente de l’affrontement sur l’éthique scientifique.
Néanmoins, si je devais désigner le « mal » dans ce texte c’est bien la certitude et Henri Luzarche en serait le héraut. L’antagoniste de l’œuvre joue à merveille son rôle de métaphore d’une conception prédatrice et anthropocentrée de la science, dont la grande marche justifierait de s’affranchir des principes moraux élémentaires si nécessaire. Il est une critique vivante du récit messianiste scientiste qui régit nos sociétés modernes depuis le XIXe siècle : loin d’être le grand homme de sciences qu’il se pense être, Henri Luzarche est un tyran médiocre incapable du plus basique des amours envers son sa femme, son meilleur ami et son fils. Son obsession vengeresse pour la créature le mènera à tous les renoncements éthiques possible et imaginable. Un schéma de catabase classique bien mené dans l’ensemble, même si j’aurais préféré personnellement une rédemption finale sous une autre forme… Un détail significatif que j’ai apprécié dans la caractérisation d’Henri Luzarche c’est le choix de sa discipline d’étude, à savoir l’ethnologie. Elle donne une petite dimension anticoloniale implicite au roman dont la tragédie trouve source dans la disparition des indigènes de Blackney. Si l’île et le peuple premier sont fictifs, la mémoire à laquelle ils renvoient ne l’est pas et ravive les souvenirs des crimes de la colonisation en Asie-Pacifique.
Ce traitement critique de la mythologie scientifique contemporaine est d’autant plus intéressant au regard du profil de Sophie Griselle. Il démontre qu’il est possible, et même souhaitable, d’être passionné par les connaissances nouvelles sans abdiquer sa lucidité vis-à-vis de celles et ceux qui les produisent. Il n’y a ni destinée manifeste à accomplir, encore moins à n’importe quel prix, surtout s’il s’agit de détruire la vie dans son principe même. En ce sens, la créature des abysses remplie son rôle de vecteur de doute aussi bien individuel, notamment pour Sam vis-à-vis du récit de sa propre existence, que collectif pour nous autres humains. Elle est le miroir de la finitude de la science qui, malgré toutes ces avancées, ne pourra jamais lever le voile sur certains mystères par définition insondables… Par conséquent, Into the deep est donc l’histoire d’un deuil imparfait de l’illusion d’une vérité absolue à portée humaine.
L’épilogue de l’œuvre est une conclusion à ce processus, Sam n’ayant appris qu’une partie, certes conséquente, de la vérité sur sa propre identité. Une interrogation demeurera toujours en lui, l’amenant à se pencher encore et encore sur les ténèbres océaniques qui lui ont tant pris.
Est-ce que je recommande Into the deep ? Si j’écoute mon ressentit de lecteur, je crierais « OUI ! » à plein poumon même sous la flotte. Pour un premier roman, Into the deep est une incontestable réussite. En tout cas, si c’était le mien, je n’en rougirais pas.
Du reste, tout dépend ce que vous cherchez…
La dimension hard SF de l’œuvre rebutera les plus merveilleux-phage d’entre vous tandis que les férus des sciences du vivant et de la terre y trouveront leur compte. Par ailleurs, si les scènes d’action ne sont pas inexistantes, elles ne constituent pas le corps de l’œuvre dont les qualités sont ailleurs. Néanmoins, je pense que ce texte est assez loin du stéréotype du pavé de hard SF indigeste… Sophie Griselle a su trouver un bon compromis entre amour des sciences et accessibilité.
Si vous aimez les développements généreux de la psychologique des personnages, vous pouvez vous précipiter chez votre libraire. Into the deep est un petit bijou en la matière. Je le recommande pour les créateur-trices angoissés par l’écriture des personnages masculins « standard ».
J’en profite aussi pour renouveler mes avertissements, bien que Sophie Griselle traite le sujet avec tout le doigté nécessaire, les scènes sexistes, en particulier l’humiliation d’Ophélie, peux entrer en résonnance avec des traumatismes personnels. En outre, je pense qu’un niveau collège avancé est nécessaire pour profiter des subtilités scientifiques et éthiques évoquées dans l’œuvre.
Pour ces deux dernières raisons, je recommanderais de ne pas mettre ce roman dans les mains d’un(e) adolescent(e) de moins de 13-14 ans. Si l’enfant est un peu plus jeune, mais à une passion spécifique pour les sciences, l’océan et la science-fiction, Into the deep est une œuvre accessible, mais à condition que sa lecture soit accompagnée.
En espérant vous avoir fait découvrir une plume féminine francophone pleine de promesses !
Sur ce, je vous souhaite une agréable journée, soirée et/ou nuit blanche,
Lucien Nervin.
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