Avertissement (TW) : Ce compte rendu "spoile" en grande partie l'intrigue des trois premiers volumes du Cycle de Fondation. En outre, ce compte rendu aborde des sujets sensibles comme le validisme, l'eugénisme et le sexisme. Si ces sujets vous prend aux tripes au point de vous faire mal, je vous invite à ne pas lire le texte.
Description (Alt) : Première de couverture du premier volume l'intégrale de Fondation publiée dans la collection "folio SF" des éditions Gallimard. Il est intitulée Fondation 1 et est illustrée par un vaisseau spatial de métal sombre aux dimensions cyclopéennes réalisé par Johann Goutard.
Introduction :
Aujourd’hui, je vais vous parler d’un témoignage édifiant de l’imaginaire de son temps. En effet, plus qu’un classique majeur de l’histoire de la hard science fiction, le Cycle de Fondation d’Isaac Asimov est une magnifique démonstration de l’adage commun « qu’un(e) auteur-trice écrit au présent ».
Avant toute chose, je précise que je viens d’achever la lecture des trois premiers tomes de la série, à savoir Fondation, Fondation et Empire et Seconde Fondation, publiés au début des années 1950. Vus que ces volumes étaient pensés initialement pour fonctionner comme une trilogie, j’ai estimé plus pertinent d’écrire deux comptes-rendus distincts. Le second et dernier d’entre eux arrivera dans le courant de cette année, si ma procrastination cesse de faire des siennes grâce à Sainte Ritaline, ou début 2027 dans le pire des cas.
J’ai repoussé pendant longtemps ma lecture du Cycle car, outre mes sempiternels problèmes de gestion du temps et de concentration, j’étais pétri de préjugés vis-à-vis de la hard science fiction. Ce sous-genre m’avait toujours rebuté à plus d’un titre non seulement à cause de la réputation élitiste qui lui colle aux gambettes, mais aussi de par les connaissances scientifiques requises supposées, en particulier en sciences dites « dures », l’un allant de pair avec l’autre. Préjugés hypocrites de ma part, je l’admets volontiers, car mon pan de l’imaginaire de cœur, la fantasy, est tout sauf immaculé d’élitisme et de références scientifiques peu accessibles… Bref, j’avais intériorisé à mon corps défendant la dichotomie superficielle, et pourtant encore très ancrée dans les mentalités, entre « hard SF pour les gens brillants qui bossent dans les vraies sciences avec des microscopes » et « fantasy pour les gens moins brillants qui œuvre dans les sciences molles ».
Dieu merci, les humains étant des êtres de
changement, j’ai réussi à me défaire progressivement de cette croyance toxique
pour « abolir » mon blocage. Et quelle libération ! J’ai pu enfin me plonger
dans cette fascinante fresque historique, ou psychohistorique devrais-je dire,
rédigée par Isaac Asimov.
1) Un témoignage des représentations scientifiques des 50’s
« Fresque » est le terme qui sied le mieux pour décrire le concept de cette œuvre. Dans ce Cycle, les personnages vont et viennent au fur et à mesure que les siècles du millénaire conté s’écoulent implacablement. Effectivement, loin de s’attacher à narrer la geste d’un ou plusieurs héros, le Cycle de Fondation raconte l’histoire d’une galaxie, sous-entendu la nôtre, dans un futur lointain, si lointain que le berceau de l’humanité, la Terre, est oublié jusqu’à son propre nom.
Au tout début de l'intrigue, l’humanité est unie dans un Empire dont le centre névralgique est Trantor, une planète capitale à la surface totalement recouverte par la « carapace d’acier » de son œcuménopole. (Oui il y a un air de déjà vu…). Douée d’une aura d’invincibilité acquise au fil de ses millénaires d’existences, cet empire est promis à une chute certaine révélée par les travaux d’un psychohistorien, le docteur Hari Seldon. La psychohistoire est, dans le Cycle, une science très avancée, mêlant les mathématiques, la psychologie et les sciences humaines et sociales, qui peut prédire l’avenir d’une société en modélisant l’évolution des rapports matériels qui la structurent. Les individus, bien que dotés de libre arbitre, voient leur agentivité, pour employer rétroactivement un terme actuel, réduite à peau de chagrin.
C’est ainsi qu’Hari Seldon est parvenu à percevoir l’évolution de l’Empire, condamné à un effondrement éminent qui ouvrira par la suite une ère de 30 000 ans de barbarie avant l’apparition d’une nouvelle entité impériale. Néanmoins, le psychohistorien découvre par la même occasion qu’il était possible de réduire cet interrègne à un millénaire. Pour ce faire, il fonde deux entités politico-scientifiques aux extrémités de la galaxie, la Première et Seconde Fondation, qui seront chargées de conserver l’ensemble des connaissances produites par l’espèce humaine. Par conséquent, des premières décennies d’existences de la Première Fondation jusqu’à l’exil de la jeune Arcadia Darrell dans les ruines de Trantor la déchue, Asimov nous dévoile comment ces arches de Noé du savoir déjouent, une à une, les crises existentielles mettant en péril le plan de Seldon.
Avec un tel synopsis, il est impossible de passer à côté de la conception évolutionniste et scientiste des sociétés humaines qui porte le récit. Pour mémoire, l’évolutionnisme est une vision de l’histoire selon laquelle les civilisations sont rythmées par une alternance entre des d’âge d’or, perçues comme des périodes dites de « progrès », qui s’oppose à des phases de déclins, souvent associées à l’idée de décadence morale, intellectuelle et physique. Dans le cas de sa variante scientiste, l’idée est que cette alternance peut être surmontée grâce aux bénéfices du progrès technique, faisant passer une civilisation à différent stade de développement, chaque période d’avancée technologique étant considérée comme une amélioration par rapport aux temps précédents. On parlera aussi de conception linéaire de l’histoire, car, dans la droite ligne de certains mouvements des Lumières et autres philosophies inspirés d’Hegel, la civilisation humaine suit une marche continue vers une émancipation permise par le « triomphe de la raison » scientifique.
Le Cycle de Fondation mord à pleine dent dans cet imaginaire dont il se nourrit sans modération. Les amoureux-ses de l’antiquité tardive auront les larmes aux yeux face à l’omniprésence des stéréotypes tout droit inspirés de l’ancienne historiographie sur ce qu’on appelait alors le « Bas-Empire ». En bon romanophile[1], Asimov réunit tous les clichés possibles et inimaginables sur la décadence impériale : une administration complexe au poids étouffant, la stagnation puis régression technologique, la barbarisation des périphéries qui gangrène l’Empire jusqu’à son centre jadis inviolé, l’essor d’une nouvelle religion scientiste incarnée par la mystification de Seldon et de son plan, les généraux et ministres ambitieux qui putsch et complotent à foison… Quand j’ai écrit que Fondation est un témoignage de son époque, j’aurais dû plutôt dire qu’il s’agit « d’un témoignage des rêveries scientifiques et techniciste de son temps ».
Un autre exemple est l’omniprésence de l’énergie atomique qui est dépeinte sous un jour apologétique. Pour un-e lecteur-trice de notre temps qui bénéficie du retour d’expérience des 80 dernières années passés avec l’atome, un tel traitement va a minima surprendre. Il faut rappeler que les sociétés des années 1950 avaient un rapport tout autre au nucléaire et à la radioactivité, cette dernière étant considérée comme bénéfique au point d’être intégrée aux pratiques de consommations[2]. Bref, l’atome était une promesse de prospérité future à l’humanité, une perspective scientiste que Asimov se réappropria avec brio pour nourrir l’univers de Fondation.
Dès lors, ne soyez pas surpris de l’omniprésence de l’énergie nucléaire qui est déployée partout dans l’univers du récit. Des appareils de la vie quotidienne aux moteurs à hyperpropulsion des vaisseaux spatiaux, civils comme militaires, la puissance de l’atome est omniprésente, du moins dans les territoires contrôlés par la Première Fondation, patrie des physiciens… En effet, une autre caractéristique des Fondations, c’est qu’elles sont très spécialisées scientifiquement car, comme le rappel Seldon dans les premiers chapitres de Fondation, la somme des savoirs accumulés par l’humanité est telle qu’aucune de ces entités ne pourrait en assurer, seule, la conversation. En outre, cette hyper spécialisation sert aussi les intérêts du plan puisque la Seconde Fondation, ayant hérité de la lourde tâche de perpétuer et perfectionner la précieuse science psychohistorique de Seldon, peut s’adonner avec plus d’efficacité à son rôle de gardienne du devenir de l’humanité.
2) Une fresque qui laisse la place à ces personnages
Dès lors, quel est l’intérêt de suivre les aventures de personnages dans un univers où l’évolution de la civilisation est déterminée à l’avance par la science ? La réponse est assez simple : l’idée est d’observer comment les personnages arpentent le chemin de l’existence malgré la présence écrasante du plan, que vous y croyez ou non. Très vite, le plan de Seldon va être mis en doute et soumis à des débats exégétiques graduellement âpres, et ce d’autant plus que le temps suivra son cours implacable. Certains personnages vont s’y conformer, mais en résolvant les crises selon leur méthode, à l’instar du fascinant Salvor Hardin, alors que d’autres vont essayer de le détruire, comme le Mulet et, dans une certaine mesure, le Docteur Darell.
Parmi les personnages que j’ai le plus appréciés au cours de ma lecture, je peux citer sans hésiter Bayta Darell et sa petite-fille, Arcadia, Salvor Hardin, Hans Pritcher et le Premier Orateur. Sagace et authentique chacun(e) à leur manière, ils constituent à mes yeux un des points forts du texte, chose d’autant plus remarquable dans un récit où les individus sont présentés d’emblée comme dominés par des rapports de force matériel. Que cela soit le patriotisme contrarié par la force de Hans Pritcher, la fougue insouciante de la jeune Arcadia ou le refus obstiné de recourir à la brutalité du roublard Salvor Hardin, auquel on doit une des plus savoureuses et célèbres citations du Cycle, « la violence est le dernier refuge de l’incompétence », Asimov savait incontestablement écrire des personnages marquant les esprits.
En ce qui concerne LE personnage dont l’ombre plane sur tout le cycle, le génial Hari Seldon, son écriture est celle qui m’a le plus terrifiée. Bien sûr, elle ne m’a pas épouvantée dans le sens où elle est médiocre, au contraire même, mais parce qu’Asimov réussit à mettre brillamment en scène l’archétype du scientifique dont le génie confine parfois au démiurge. Je pense notamment à la scène du procès dans le chapitre 6 de Fondation, où j’ai senti la domination de Seldon sur les autorités impériales qui l’interrogent alors que, d'un point de vue matériel théorique, ces dernières pouvaient l'écraser sans mal.... Or, le psychohistorien apparaît très peu dans le récit ; même en comptant ses enregistrements diffusés dans la Première Fondation après sa mort, ses interventions directes et posthumes se limitent à quelques chapitres. Et pourtant ! Cette présence relative et sans commune mesure avec son aura qui irrigue tout l’univers du récit. Dès le premier siècle d’existence de la Fondation, il devient une figure mythique voir messianique, au point où Salvor Hardin, pourtant un des personnages les moins éloignés temporellement du temps de Seldon, peut exploiter avec maestria ce culte naissant à des fins géopolitiques. La scène de mise au pas de la belliciste royauté anacréonienne par le maire est d’ailleurs une des plus marquantes du premier volume du Cycle.
3) Des représentations qui ont mal vieillies : l’exemple du Mulet.
Toutefois, malgré ces performances d’écritures et de caractérisations indéniables, certains des personnages de Fondation souffrent de représentations qui ont plus que mal vieillies. En premier lieu, les personnages féminins apparaissent très tardivement, en tant que protagonistes de premier plan, dans le récit. Pour faire simple, avant l’introduction de Bayta Darell, les madames sont quasi-absente et lorsqu’elles sont enfin là, elles sont présentées sous les traits misogynes de la princesse choyée ou de la courtisane jalouse et maniérée. Et même après avoir découvert Bayta, les problèmes de représentation sexiste persistent, puisque l’écriture de sa relation avec le Mulet, personnage en situation d’handicap, du fait des difformités physiques induites par sa mutation, est réalisée par le biais du mythe de « l’instinct maternel ».
Effectivement, la faiblesse du Mulet, qui se présente alors au couple Darell comme Magnifico, un clown errant et marginal souffrant de troubles psychiques, engendre une affection naturelle chez Bayta, tandis que son mari, Toran, en bon archétype du mari des années 1950 le traite avec froideur. Paradoxalement ou ironiquement, tout dépend du point de vue, cette écriture vieillie rend bien plus sympathique Bayta que sa moitié qui est un personnage oubliable à mon humble avis. Pourquoi ? Tout simplement parce que Bayta est doué de ce que chaque être humain, quelque soit son genre, devrait avoir : une grande empathie et intelligence interpersonnelle. Ce point la rend infiniment plus humaine que Toran, dont la personnalité « virile » est fade au possible. Néanmoins, il est possible d’écrire un personnage féminin empathique sans tomber dans les clichés sexistes. Le pire étant que cette faiblesse dans la représentation des minorités est double, dans la mesure où n’y a pas que celles des madames qui en pâtissent. Ainsi, l’unique personnage handicapé du Cycle, le Mulet, voit son écriture souffrir des préjugés validistes de son temps.
Introduit tout d’abord sous les traits de Magnifico, avant de révéler son identité de conquérant au grand jour, l’antagoniste de Fondation et Empire est toujours présenté sous des traits monstrueux, anormaux, que cela soit son physique ou sa psyché. Par exemple, son nez crochu est comparé aux griffes d’un animal dans la première description du personnage qui nous est livré : « Le clown était désormais assez près pour qu’on le vit distinctement. Son visage émacié était prolongé par un nez de taille impressionnante à l’extrémité renflée et qu’on eût pu presque croire préhensible[3]. ». Bien plus tard, dans la première partie de Seconde Fondation, le Premier Orateur adresse au Mulet un portrait qui coche toutes les cases du bingo de l’imaginaire validiste :
En second lieu, nous n’étions avertis de vos déficiences physiques, en particulier de celle qui vous paraissait à ce point important que vous avez cru bon d’adopter le nom de Mulet. Nous n’avions pas prévu que vous étiez non seulement un mutant, mais un mutant stérile, et la distorsion psychique supplémentaire due au complexe d’infériorité qui en résultait nous a totalement échappé. Nous avions établi nos prévisions en fonction d’une mégalomanie… nous ne pensions pas devoir compter, en plus, avec une intense psychopathie paranoïaque[4].
Si je devais citer en exemple un texte qui exploite l’archétype misérabiliste de « la personne handicapée pétrie de ressentiment envers ses pair(e)s à cause de son handicap, cet extrait serait sans conteste le meilleur candidat. Tout y est. Le protagoniste qui développe une misanthropie haineuse à cause des violences discriminatoires subies, l’essentialisation de la personnalité à partir d’un jargon psychiatrisant, qui convoque l’imaginaire de peur attaché au concept de folie qui, bien que non cité, est intimement liée aux représentations dégradantes de la paranoïa, mégalomanie et de la psychose qui sont vectrices d’exclusion sociale pour les concerné(e)s, ou la mention de sa stérilité. Ce dernier élément de caractérisation du Mulet est l’un des moins explicites, mais sans conteste le plus eugéniste de tous.
Avant de nous pencher plus en détail sur les problèmes posés par ce portrait du personnage, il faut le resituer au sein du Cycle. Antagoniste de la fin de Fondation et Empire et de la première partie de Seconde Fondation, le Mulet utilise l’ascendant conféré par ses pouvoirs de manipulations psychiques pour conquérir son Empire. Il parvient même à vaincre la Première Fondation avant de tenter de localiser la Seconde. Il est perçu comme un monstre au sens étymologique, à savoir quelque chose à monter (en latin monstrare) et qui avertit (en latin monere), mais aussi merveilleuse du terme, comme une créature anormale et dangereuse, sujette à la fascination et à la révulsion. L’étonnement du Premier Orateur, chef de la Seconde Fondation, cité précédemment l’illustre en partie. Les savants calculs de Seldon et de ses légataires, aussi complexes et rigoureux soient-ils, n’ont pas été capable de percevoir le Mulet car, ce dernier, est l’incarnation même du principe de contingence dans le Cycle.
En effet, à travers l’arc narratif de l’ascension du Mulet, Asimov interroge la capacité des individus d’exceptions à influer l'histoire face aux forces matérielles qui animent les sociétés humaines. Un sujet passionnant et très ancré dans l’époque publication de l’œuvre, marquée par l’influence prépondérante de la pensée marxiste dans le monde intellectuel. Cependant, son traitement par le biais de la figure du Mulet pose d’importants problèmes de représentation.
Le nom même du personnage renvoie subliminalement à une altérité indésirable, de dignité inférieure à celle des humain(e)s, car le mot « mulet » désigne un animal hybride. Ces derniers sont souvent présentés comme des anomalies contre nature, fruit d’un croisement interespèce réalisée par la seule intervention humaine. Dans le cas du Mulet, cet imaginaire de l’hybridité est amendé de manière plus subtile, dans la mesure où c’est le caractère naturel de sa naissance qui est l’anomalie susceptible de mettre en péril le plan Seldon. Vu que la mutation du Mulet est un précédent évolutif imprévu, et non le résultat d’une percée technologique humaine dont la découverte aurait pu être anticipée par la science centrale du Cycle, il était impossible pour les légataires de Seldon de la prédire pour l’étouffer dans l’œuf. Dès ses origines, le Mulet est présenté comme une menace à éliminer pour garantir un avenir prospère à l’humanité. C’est dans le cadre de cette altérisation hostile que la stérilité du personnage prend une dimension eugénique. Ce choix est tout sauf anodin au vu du contexte de rédaction du Cycle.
Isaac Asimov rédige les nouvelles à l’origine du Cycle dans les années 1940. À cette époque, les États-Unis sont à la pointe des politiques eugénistes dans le monde, en particulier ce qui concerne la stérilisation forcée des handicapées psychiques et neurologiques ainsi que des racisé(e)s et autres personnes jugées « déviantes » socialement. La recherche récente estime entre 60 000[5] et 70 000[6] le nombre de victimes américaines de stérilisation forcées au siècle dernier. Au regard de ce phénomène dont le Cycle fut pleinement contemporain, on comprend tout de suite mieux pourquoi la caractérisation, en particulier la stérilité, du Mulet pose problème. Elle s’inscrit dans des mœurs eugénistes et scientistes qui considèrent les handicapées comme des menaces pour le devenir de l’humanité. Dans cette perspective, la défaite finale du Mulet face à au Premier Orateur acquiert une dimension symbolique, en plus de celle du triomphe des forces matérielles sur l’individualité exceptionnelle, implicite : il s’agit ni plus ni moins le triomphe de la science parvenu à éradiquer cet anomalie indésirable et effrayant qu’est le handicap. Cette conviction scientiste transparaît, plus ou moins consciemment (je ne serais me prononcer sur ce point ; avis connaisseurs-ses de la biographie Asimov !), dans l’écriture du conquérant mutant. Là encore, Fondation s’affirme en tant qu’œuvre de son temps, pour le pire cette fois-ci.
4) Critiquer un classique n’est pas le rejeter mais l’aimer
Je vais m’arrêter là. Il y aurait encore beaucoup d’analyse à réaliser sur l’imaginaire validiste et eugéniste qui gravite autour du Mulet. Je pense notamment au lien étroit qui lie sa « frêle stature[7] », élément de fragilité physique manifeste, et la psychiatrisation dont il fait l’objet dans le récit. Cependant, j’estime m’être suffisamment attardé sur ce personnage pour un simple compte rendu personnel. En outre, je tiens à être claire : mon propos n’est pas de cancel Isaac Asimov et/ou son Cycle de Fondation, pour son traitement problématique, ou non-traitement (on notera que les personnages racisés et LGBTQ+ sont absents du Cycle), des minorités. Ma finalité est d’avertir d’éventuel lecteur-rices concerné(e)s par les sujets de représentations qu’il s’agit d’un texte de grande qualité, mais aussi vieux, pétrie de préjugés discriminatoires et donc critiquables. Cet impératif s’imposait d’autant plus que l’œuvre d’Isaac Asimov, à l’instar de celle de J.R.R. Tolkien pour la fantasy, est l’objet d’une vénération si intense que certain(e)s lecteur-trices en viennent à oublier de prendre le recul critique nécessaire.
Du reste, oui, le Cycle de Fondation est un bien texte majeur, que cela soit par ses qualités intrinsèques que son influence considérable, de la science-fiction des 50’s et, par extension, de la littérature du XXe siècle. Pour ma part, j’ai passé de bons moments à suivre le déroulé de cette fresque magistrale dont le concept, à savoir suivre l’évolution d’une civilisation scientifique au regard des personnages qui l’animent dans un monde où l’individu n’est rien, me fascine. Je ne regrette en rien ma lecture. La réputation de classique du Cycle de Fondation n’est absolument pas volée, en tout cas en ce qui concerne la trilogie originelle qui lui sert de socle. De surcroît, j’ajouterais que j’ai aussi passé un bon moment en tant qu’historien de formation, car, comme je l’ai martelé tout au long de l’article, le Cycle de Fondation est une source incroyable sur les imaginaires scientifiques de son temps : des vieilles historiographies de l’antiquité tardive aux espoirs placées dans l’énergie atomique, tout ses marqueurs attestent de l’appartenance à une époque révolue, celle des années 1950.
Cela a rendu ma lecture à la fois stimulante et perturbante, car le Cycle de Fondation illustre un rapport aux sciences qui étaient tout autre que le nôtre. Loin du climat de défiance entre disciplines de notre temps, cette œuvre est fondée sur une science fictive très avancée qui combine sciences humaines, Hari Seldon est d’ailleurs présenté comme un « spécialiste en sociologie[8] », et les mathématiques, la science parmi les sciences dites « dures » dans l’imaginaire collectif. Aujourd’hui, une relation aussi fusionnelle entre les différentes familles de sciences serait beaucoup moins populaire auprès du grand public et même des lectorats plus spécialisés. Déjà que les chercheur-ses sciences humaines et sociales voient leur légitimité de plus en plus mises à mal, alors faire d’un sociologue matheux le héros d’une histoire de hard SF… On a plus que dépassé le stade du blasphème pour une frange considérable de l’opinion publique abreuvée par les médias réactionnaires…
Dans le même esprit, l’optimisme envers le progrès technique, qui s’inscrit clairement dans une optique scientiste, du Cycle a de quoi déconcerter un(e) lecteur-trice des années 2020. Bien que seulement 70 ans séparent l’époque du texte et de la nôtre, on remarque combien notre rapport aux sciences et techniques a changé. Pour Isaac Asimov, la perspective offerte par les avancées de la science était si grande, que l’auteur n’a eu aucun mal à concevoir un univers où l’humanité, par ses seules activités de recherche, acquérait des pouvoirs relevant du surnaturel (prédiction de l’avenir, contrôle des émotions…). Cette conception du devenir de l’humanité passerait beaucoup moins de nos jours, à l’exception notable des niches transhumanistes et des fantasmes autoritaires des tenants du technofascisme (en particulier étatsuniens). Par ailleurs, on notera que cette idéologie scientiste d’Asimov transparaît dans sa conception du fait religieux, particulièrement présent au début dans Fondation. En effet, dans ce premier roman l’auteur américain convoque clairement l’imaginaire de la religion comme moteur d’asservissement et de décadence, ici du royaume barbare d’Anacréon, conception qu’il emprunte à Edward Gibbon[9]. Une représentation déjà ancienne au mitan du XXe siècle, mais encore efficace, même de nos jours en dépit de son caractère superficiel du point de vue de la recherche en histoire et sociologie des religions.
C’est justement c’est cette combinaison des imaginaires de son époque qui donne toute sa saveur, dans ce qu’elle a de meilleur et de pire, au Cycle de Fondation. Cette œuvre est la parfaite de démonstration que les “grand (e) s auteur-trices” n’invente rien ex nihilo mais façonne à partir de l’existant et doivent être apprécié à partir de cet état de fait. Bien sûr, j’enfonce des portes ouvertes, mais c’est toujours bon de le rappeler, car l’injonction à imiter les classiques, ou plutôt la conception fantasmée que les mentalités se font des dits classiques, est destructeur pour les jeunes auteur-trices, prié(e)s de se conformer à des normes créatives qui ne leur correspondront jamais. Le Cycle de Fondation est un chef-d’œuvre dont on peut apprécier la lecture, ce fut mon cas, mais qui n’est ni indépassable, ce qui ne veut rien dire d’ailleurs, ni un modèle dont tout créateur-trice doit s’inspirer absolument. Le Cycle est une référence que nous devons recontextualiser et décortiquer pour mieux séparer la « substantifique moelle » de ce qui est inacceptable, à l’instar des représentations du Mulet et des personnages féminins. C’est ça aimer une œuvre : c’est l’accepter tel quelle est, d’où elle vient et ne pas être dans le déni vis-à-vis de ses défauts ou des dangers des représentations qu’elle véhicule, même involontairement.
5) Reco’ ou pas reco’ ? Eh bien ça dépend !
Est-ce que je vais vous recommander la lecture du Cycle de Fondation ? Tout dépend de ce vous cherchez.
- Si vous souhaitez enrichir votre catalogue de références personnelles en classique de l’imaginaire et de classique tout court : foncez !
- Si vous aimez les récits de construction de civilisations : foncez !
- Si vous aimez les sciences, toutes catégories confondues : foncez !
- Si vous aimez en particulier l’histoire des littératures de l’imaginaire et des idées, l’historiographie de l’antiquité tardive et les débats philosophiques sur le rapport agentivité individuelle/matérialisme : foncez !
- Si vous aimez l’esthétique Atompunk et plus largement tout ce qui est inspiré des 50’s : foncez !
- Si vous êtes une aspirant(e) écrivain(e) et que vous angoissez à l’idée d’écrire des descriptions détaillées à la Balzac : foncez ! Une partie conséquente du Cycle est écrite sous forme de dialogues et les descriptions d’Asimov ne m’ont guère paru alambiquées. Je dirais même que ce fut un élément de surprise pour ma part : le texte est plus accessible que je me l’imaginais alors que je m’attendais à être largué concernant les passages qui font référence aux sciences « dures ».
- Si vous aimez les batailles épiques dans l’espace façon Star Wars : vous allez être déçu, la valeur du texte étant ailleurs. Toutefois, au vu de l’influence de l’œuvre sur le Space Opera, l’effort peut en valoir le détour.
- Si vous appartenez comme moi à une minorité, handicap pour ma part, et que vous cherchez des ouvrages dépourvus de représentations discriminatoires : fuyez ! En particulier, si vous êtes une femme et/ou une personne handicapée. Conseil doublement valable si les représentations discriminatoires vous font du mal psychiquement.
- Si vous cherchez de la représentation de personnages racisés et LGBTQ+, la lecture sera vaine… À noter aussi que c’est un récit anthropocentré où il n’y a pas d’alien. Donc si vous êtes amateur-trices d’exobiologie vous ne trouverez pas votre compte dans Fondation.
Sur ce, je vous remercie d’avoir pris le temps de lire ce premier et long, trop long j’en conviens, compte-rendu qui a digressé vers l’analyse dans sa seconde partie. Je tenais particulièrement à développer le cas du Mulet dont le traitement problématique a touché la corde sensible en moi, sans aucun doute du fait de ma propre expérience du handicap. Les prochains comptes-rendus seront plus courts afin de vous proposer un contenu plus régulier pour vous et plus soutenable à écrire pour moi. En tout cas, je suis fier de ce premier compte-rendu de SFFF, malgré ses défauts il a le mérite d’exister ce qui, pour un procrastinateur de ma trempe, est une qualité remarquable.
Prenez soin de vous et à la prochaine sur le blog !
Lucien Nervin.
[1]
Isaac Asimov a écrit des ouvrages sur l’antiquité gréco-romaine republiée en
langue française aux éditions Les Belles Lettres. Cf. Asimov Isaac, 2023, La
République romaine, Les Belles Lettres, Paris (France), traduction de
Christophe Jaquet, illustration de Benjamin Van Blancke, 289 p. ; Ibid,
2024, L’Empire romain, Les Belles Lettres, Paris (France), ibid,
299 p. ; Ibid, 2025, Les Grecs : une aventure grandiose, Les
Belles Lettres, Paris (France), ibid, 386 p.
[2]
L’un des exemples les plus connus est le kit de jouet Gilbert U-238
Atomic Energy Laboratory commercialisé au début des années 1950. S’il
faut nuancer sa popularité, le coffret ayant été vendu à quelques milliers
d’exemplaires, il incarne le décalage de perception du potentiel de l’énergie
atomique entre la société américaine d’alors, dans laquelle écrivait Isaac
Asimov, et la nôtre marquée par des accidents nucléaires majeurs (Kytchym, Three Miles
Island, Tchernobyl, Fukushima, conséquences des essais atomiques…). Sur l’Atomic
Energy Laboratory le service Check News du journal Libération a
publié en 2019 un article décrivant le célèbre kit : https://www.liberation.fr/checknews/2019/07/05/un-jouet-contenant-de-l-uranium-a-t-il-ete-vendu-aux-etats-unis-dans-les-annees-50_1737973/
[3]
Asimov Isaac, Fondation et Empire, in Fondation, 1, 2015,
Gallimard, coll. « folio SF », Paris (France), 2e ed. traduction
initiale par Jean Rosenthal complétée par Philippe Gindre, p. 409
[4]
Ibid, Seconde Fondation, in Fondation, 1, 2015, Gallimard, coll. « folio SF », Paris (France), 2e ed., traduction initiale de
Pierre Billon complétée par Philippe Gindre, p. 645-646
[5] Aubert-Marson Dominique, « Les politiques eugénistes aux États-Unis dans la première moitié du XXe siècle », Médecine/Sciences (Med/Sci), 2005, EDP Sciences, Paris (France), vol. 21, no3, p. 320‑323, consulté en ligne le 22 janvier 2026, Url : https://www.medecinesciences.org/fr/articles/medsci/full_html/2005/03/medsci2005213p320/medsci2005213p320.html
[6]
Carpano Eric, 2016, « Les stérilisations forcées en droit international et
droit comparé », Cazala Julien, Lécuyer Yannick et Taxil Bérangère (dir.), actes
du colloque Sexualité en droit international des droits de l’homme,
Angers (France), p. 251-281, consulté en ligne le 22 janvier 2026,
Url : https://univ-lyon3.hal.science/hal-02013791/document
[7]
[8] Ibid, Seconde Fondation, op. cit., p. 827
[9] Historien britannique du XVIIIe siècle, les thèses d’Edward Gibbon développées dans son Histoire du déclin et de la chute de l’Empire romain ont fortement influencé la perception de l’antiquité tardive dans la recherche et la fiction. Dans son œuvre monumentale, le savant d’outre-Manche affirme que c’est l’épanouissement de la religion chrétienne qui aurait précipité la disparition de l’Empire. Une idée aujourd’hui complètement abandonnée par la recherche moderne. Cf. Gibbon Edward, 2010, Histoire du déclin et de la chute de l’Empire romain. Volume 1 : Rome de 96 à 582, Robert Laffont, coll. « Bouquins », Paris (France), traduction de François Guizot, commentaire de Michel Barridon, 1185 p.
Si vous souhaitez vous
référer à un ouvrage scientifique récent et accessible je vous recommande celui-ci :
Dumézil Bruno, Des Gaulois aux Carolingiens : du Ier au IXe siècle,
PUF, coll. « Une histoire personnelle de la France », Paris (France), 229 p.
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